
Au rayon fruits et légumes du Carrefour Market, un poème coincé entre deux pastèques attire l’attention. Rebelote quelques mètres plus loin, au beau milieu des rouleaux de rubans et de tissus. Rédigés à l’ordinateur, le plus souvent sur un quart de feuille et signés Xavier Frandon, les sonnets évoquent avec une élégante justesse le temps qui passe, l’amour, l’humeur sombre et parfois douloureuse des grandes villes. A la fin des textes, une note renvoie à la page Facebook PAQCAD, pour « La poésie a quelque chose à dire ». Sur le réseau social, les photos d’étrangetés se multiplient : ici, un poème abandonné dans le métro, là, une feuille volante posée entre deux livres dans une librairie et même… sur la cuvette de toilettes publiques. Mais qui est ce mystérieux personnage qui essaime des vers au fil des rues et des commerces?
Xavier Frandon, travailleur social pour le ministère de la Justice, est à l’origine de ce projet participatif en ligne. Âgé de 38 ans, le jeune père de famille a créé en octobre 2014 une communauté virtuelle de poètes. Elle rassemble désormais une quarantaine de contributeurs réguliers, de tous horizons, qu’il « encourage à abandonner des textes là où bon leur semble ».
« Une action ludique »
Ces derniers lui envoient leur travail grâce au réseau social. Lui, centralise les propositions, sélectionne, imprime puis découpe et dépose discrètement l’œuvre des artistes au hasard de ses trajets, avant de prendre une photographie qu’il poste sur sa page Internet. « Les musiciens sont très présents dans la rue et les transports. En revanche, les poètes ont déserté l’espace public, justifie-t-il. Le but est qu’ils le réinvestissent et que des inconnus puissent s’approprier un poème ».
Ses terrains de prédilection ? La rue, les commerces, le métro – notamment la ligne 9-, le quartier de la mairie et le parc des Beaumonts. Guy Lechevallier, un contributeur originaire de Dax (Landes), a ainsi eu la surprise de voir son poème « accroché à un parcmètre parisien, juste après l’avoir écrit à l’autre bout de la France ».
« L’action est ludique, abonde Gaëtan Sortet, un auteur belge âgé de 43 ans. La poésie, offerte aux curieux, voyage dans l’espace public. C’est d’une très belle simplicité ».
« Ouvrir les yeux »
Mais si l’action semble facile à mettre en œuvre, la démarche de Xavier Frandon est le résultat d’une réflexion plus poussée sur la place de l’art au quotidien : « Il veut prouver que la poésie n’est pas destinée à une élite intellectuelle, qu’elle s’adresse à tous et qu’elle n’est pas destinée aux étagères poussiéreuses d’une bibliothèque », estime Yann Couzigou, son collègue et ami de longue date.
C’est aussi « une question d’équilibre, pour tenir le choc au quotidien », souffle l’intéressé, qui l’assure, philosophe : « Tout le monde a de la poésie en soi. Il suffit d’ouvrir les yeux et apprendre à relier son cœur au papier ».
Rue Robespierre, la Guillotine débitera des vers
L’Adieu au Loing, recueil de poésie de Xavier Frandon illustré par Maape, éditions Le Citron Gare, 10 €.
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